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19 Nov 2025

Philippe LOICHOT : « Je savais que je ne serais pas à la fête tous les jours ! »

Ce mois-ci nous avons rencontré Philippe LOICHOT qui a fait éditer en début d’année aux éditions EYROLLES « Aventurier en Eaux Vives » sous le pseudo de Iven de Montandon.

Participant régulier de l’Open Swim Harmonie Mutuelle Lyon, il est revenu pour nous sur son aventure de la descente du Doubs à la nage, soit 450 km réalisé en septembre et octobre 2023.

Bonjour Philippe, peux-tu te présenter ?

Je me présente rapidement. Je suis un « néo profiteur » ! J’ai aujourd’hui 61 ans et une formation d’ingénieur. Depuis 3 ans je me suis retiré de mon activité professionnelle pour réaliser pleins de projets qui me tenaient à cœur. J’ai commencé à profiter de mes enfants, de mes petits-enfants, de me qualifier pour les championnats du monde Ironman, de m’engager comme pompier volontaire, de retourner sur les bancs de l’université, de devenir bénévole aux JO de Paris, et prochainement je pars pour gravir le Kilimandjaro. Et parmi tous ces projets, j’avais également l’envie de faire la descente du Doubs à la nage, en solitaire et en totale autonomie, depuis la source du Doubs à Mouthe dans le massif du Jura, jusqu’à sa confluence avec la Saône 450 km plus loin, en tractant un petit canot qui contenait mes équipements de survie et vivres pour un mois.

Tu as réalisé cette aventure fin 2023. Comment t’es venu l’idée de descendre le Doubs à la nage plutôt qu’une autre rivière ?

Pourquoi cette rivière plutôt qu’une autre ? Parce que je suis originaire du Haut-Doubs. C’était donc un peu un retour aux sources, une sorte de pèlerinage. Le Haut-Doubs est ma région de cœur que j’ai quittée quand j’avais une vingtaine d’années après avoir terminé mes études. L’idée était d’y retourner pour y retrouver mes racines, mais ça aurait pu être une autre rivière effectivement. Ce retour aux sources était la motivation initiale, je dis initiale parce qu’elle a changé en cours de route pour devenir un défi sportif. Mais c’était aussi un peu un rêve de gosse, parce que quand j’étais gamin, à la maison, on était 6 enfants et personne ne savait nager. Il n’y avait pas de piscine, pas de lac dans un rayon de 50 km, et nous ne partions jamais en vacances à la mer. Bref, une famille de purs terriens. Mais il m’arrivait avec quelques copains d’aller au bord du Doubs, et certains de mes copains que j’admirais traversaient la rivière à la nage. Il y avait bien 100 mètres, peut-être même 200 mètres, et pour moi c’était un truc de super héros. Ça me faisait rêver. Je me disais : « Moi un jour aussi je serai costaud et je ferai des trucs comme ça ! »

Tu avais quel âge à cette époque-là ?

Une dizaine d’années. Et je me disais qu’un jour moi aussi je traverserais, mais plutôt dans le sens de la longueur. C’était la motivation de départ, c’était vraiment le défi sportif qui m’intéressait, l’idée de tester mes limites, d’éprouver ma vulnérabilité, de chercher à aller un peu au-delà de ce que je pensais possible en matière d’endurance. Il y avait la recherche d’une forme d’accomplissement. Quand je voyais la distance, 450 km dans une rivière sauvage où l’eau est très froide, ça me faisait un peu vibrer. C’était vraiment ça ma motivation première.

Revenons à ton aventure. Comment t’es-tu préparé physiquement pour réussir la descente du Doubs ?

Avant de te parler de mon aventure, il faut que je te dise que c’est en retournant sur les bancs de l’école à l’âge de 45 ans que j’ai rencontré un gars beaucoup plus jeune que moi qui pratiquait le triathlon. Il me racontait ses courses et les expériences qu’il vivait, et ça me faisait rêver. Je me suis dit alors qu’il fallait que je m’y mette. Je me suis donc mis au triathlon à la cinquantaine et pour cela il a fallu que j’apprenne à nager, parce que je parcourais au maximum 25 mètres en brasse. Je m’y suis mis tout d’abord seul, puis j’ai pris quelques cours pour participer à mes premiers triathlons.

De fil en aiguille j’ai amélioré mes performances, rajouté de la distance et commencé à participer à des Ironman. J’en suis à 18 aujourd’hui. Mais entre nager un peu moins de 4 km dans le cadre très sécurisé d’une course, et nager 450 bornes dans une rivière en solitaire, c’est un peu différent.

Pour la préparation physique cela n’a pas vraiment été un sujet parce qu’avant de me lancer dans mon aventure j’avais réalisé dans les précédentes semaines 3 Ironman et j’avais plus de 600 heures d’entraînement dans les jambes. J’ai modélisé mon périple sur Excel et j’avais calculé qu’il me fallait à peu près un mois pour réaliser ma descente en nageant 15 à 20 km par jour, chose que je n’avais jamais fait. Cela représentait à peu près la distance que je nageais par semaine. Et encore ! Pour me tester je l’ai réalisé en « live », et j’ai constaté que je pouvais nager en continu quinze kilomètres sans grande difficulté.

Mais le plus important dans ma préparation a été de renforcer ma rusticité, parce que je me doutais bien que les conditions de vie pendant un mois seraient un peu raides. Entre l’effort physique, la solitude, le froid, les bivouacs de fortune, la météo, l’absence d’eau potable, puisque je buvais l’eau de la rivière, et éventuellement des carences alimentaires, je me devais d’être solide mentalement. Je ne manquais donc pas une occasion de me mettre en situation d’inconfort, avec des trails en pleine canicule aux heures les plus chaudes, de longs footings à jeun ou en situation de stress hydrique, des randonnées avec un sac à dos lesté, dormir à la belle étoile à même le sol dans mon jardin, pratiquer des jeûnes intermittents. Tout y est passé dans ma préparation parce que je savais que je ne serais pas à la fête tous les jours.

Te voilà parti. Qu’est-ce qui a été le plus difficile à gérer pour toi lors de cette aventure ?

Dans l’ensemble cela a été très difficile parce que tout ne s’est pas vraiment bien passé. La rivière dans le Haut-Doubs est tout sauf un « long fleuve tranquille ». Dans les premiers kilomètres j’ai dû contourner par la terre ferme un certain nombre d’obstacles naturels, comme le Saut du Doubs et de nombreux barrages hydroélectriques. Au départ j’avais conçu mon périple pour nager les 3/4 du temps. Et en fait j’ai été amené à marcher beaucoup plus souvent. Et quand on part avec des vivres pour un mois, on doit emmener un sac à dos qui fait à minima 40 kilos. Sur un sentier à peu près plat c’est envisageable, mais quand on doit crapahuter des endroits très escarpés, en bord de falaises, dans des pentes jusqu’à 45°, ce n’est juste pas possible. J’ai dû balancer au bout du 2e jour les 2/3 de mes vivres pour m’alléger un peu, mais cela restait quand même très lourd. Du coup mon régime alimentaire en a pris un sérieux coup. Je ne faisais plus qu’un repas un jour sur deux. Et quand je dis un repas, c’était un sachet lyophilisé, soit un peu de poudre de riz. Mon alimentation a donc été un peu difficile à gérer.

Dans toute la première partie jusqu’à Saint-Ursanne en Suisse, c’est assez sauvage et c’est de la rivière de montagne. Il y a des cascades, des barrages et l’eau est froide. Il y a des rapides aussi. C’était assez sportif. Mais plus on s’approche de l’arrivée, plus c’est apaisé avec un débit moindre où j’ai galéré dans les algues en raison d’un manque cruel d’eau. Les premières pluies automnales n’avaient pas réussi à regonfler le Doubs et je me débattais souvent plus que je ne le voulais. Ce n’était pas spécialement dangereux, mais moins agréable. Et enfin, il y avait un peu d’adrénaline quand il fallait franchir les barrages, parce qu’il y en a une cinquantaine le long du Doubs et avec le canot c’était parfois un peu compliqué.

Nous savons chez Open Swim que pour nager dans les cours d’eau en France, il est souvent nécessaire de demander des autorisations. As-tu fait des demandes préalables ?

J’étais parti au départ dans l’idée d’adosser mon projet au profit d’une association caritative. Mais après avoir réfléchi 5 minutes je me suis dit que finalement je ne trouverais aucune association qui accepterait d’associer son nom, ou une entreprise son logo, à une initiative clandestine. Parce que s’il avait fallu que je fasse une demande d’autorisation à toutes les communes traversées, cela aurait été beaucoup de paperasses et j’étais certain d’avoir des refus. Donc je l’ai fait en pirate !

Sans trop divulguer ce que tu as écris dans ton livre, as-tu été sorti de l’eau à mon moment par les autorités ?

Et bien non. Je l’avais envisagé dans mon scénario, notamment parce que le Doubs fait une boucle d’une quarantaine de kilomètres en territoire helvétique. Les Suisses sont des gens très rigoureux et je me suis dit que si je me devais me faire « choper » ce serait là-bas. Quand j’ai nagé en Suisse je me faisais donc très discret. J’évitais les bivouacs sauvages la nuit. Puis quand il y avait des zones à proximité de villages où potentiellement je pouvais être aperçu, je m’arrangeais pour les traverser en toute fin de journée ou en tout début de matinée avant le lever du soleil. Mais en fait j’ai fait assez peu de rencontres, notamment parce que fin septembre la haute saison touristique est terminée. J’ai finalement passé pas mal de temps seul sans voir grand monde. Je n’ai donc pas été inquiété de ce côté-là.

Tu évoquais le fait que l’eau était froide au départ de ton aventure. Quelle est la température moyenne de l’eau fin septembre dans le Doubs ?

Dans le la partie haute, la température moyenne était de 12°, et à l’arrivée dans les 17 à 18°. Comme je n’avais pas de sponsor, je n’ai pas investi dans une nouvelle combinaison et je me suis servi de celle que j’utilise pour mes triathlons. C’est une 1,5 mm et ce n’est pas ce qu’il se fait de mieux en termes de protection thermique. Pour me réchauffer, je m’imposais des pauses régulières toutes les heures et demie pour prendre un peu de glucides et boire, ce qui m’a permis de bien géré le froid dans la première partie.

Maintenant que tu as réalisé ton aventure, même si elle date d’il y a 2 ans, as-tu d’autres projet de traversées ?

Non. J’ai diversifié mes activités. Je me suis mis un peu au biathlon l’hiver dernier, au skating, et également à la randonnée en montagne. Je vais d’ailleurs gravir le Kilimandjaro dans 15 jours. Mais je conserve toujours le triathlon comme discipline de base la première moitié de l’année, avec un calendrier bien chargé. Et puis la 2e moitié c’est plus fun. Je « débraille » mon coach et je fais les trucs que j’ai envie de faire. C’est moins structuré, c’est plus dans la dimension plaisir, découverte, comme de participer au 7 km de l’Open Swim Harmonie Mutuelle Lyon en septembre dernier par exemple.

Interview réalisée par Laurent NEUVILLE le 17 novembre 2025