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6 Déc 2023

Stéphane KRAUSE : « Je suis un nageur libre »

Nous vous proposons de découvrir Stéphane KRAUSE, nageur d’eau libre « extrême » qui se met à l’eau dans toutes les conditions, même les plus périlleuses. Il nous a présenté son parcours et nous a demandé d’indiquer que ce qu’il réalise n’est pas à la portée de tous. Rencontre.

Bonjour Stéphane. Peux-tu te présenter et nous faire part de ton parcours ?

Tout d’abord je suis un nageur libre. Je pratique comme ceux qui font de l’escalade en solo. J’aime faire des nages longues distances comme le tour de la presqu’ile de Quiberon pour travailler ma résistance, le tour d’îles ou des traversées. Mais j’aime bien aussi réaliser de belles nages dans de beaux endroits.

Depuis quelques années je suis cadre technique de la fédération française de voile et j’ai un long parcours sur l’eau et dans d’autres disciplines. Plus jeune j’étais un nageur honnête. Je nageais la minute au 100 mètres. Puis comme je courais beaucoup j’ai laissé tomber la natation. Parallèlement je pratiquais le funboard dans des conditions plutôt fortes et cela fait le lien aujourd’hui avec ma pratique de la natation « extrême ». Professionnellement j’entraine sur des bateaux « volants » comme ceux qui participent au Vendée globe ou la Route du Rhum. Ce qui fait que je sors souvent en mer dans du gros temps. J’ai vécu et je continue à vivre la mer dans des conditions assez fortes. Je suis donc un nageur acculturé à des sports de glisse plutôt « hard ».

Tu viens de nous dire que tu avais arrêté la natation au profit de la course à pied. Pourquoi avoir repris la natation ?

Je me suis remis à nager en 2017 suite à des douleurs récurrentes aux genoux. D’abord en bassin, pratiquement tous les jours, pour m’entretenir et travailler mon cardio, puis en mer. Et comme j’aime nager le plus longtemps possible, et le plus vite possible, je me suis lancé en 2019 des défis « perso » mais sans prétentions compétitives. Le premier défi a été un « Swim and Trek » d’île en île en Croatie. L’année d’après, j’ai été opéré du genou et j’ai eu envie d’effectuer la traversée entre Belle-Île-en-Mer et Quiberon. Pour me préparer j’ai réalisé le tour de la presqu’ile de Quiberon dans des conditions compliquées, soit 25 km. La traversée entre Belle-Île-en-Mer et Quiberon s’est bien passée avec de bonnes conditions. C’est cette traversée qui m’a donné envie de continuer.

Choisis-tu les sites où tu souhaites nager ?

Comme je réside à Quiberon et qu’il y a la Côte Sauvage, je vais y nager très souvent. Il y a parfois des vagues importantes, et avec les tempêtes successives de ces derniers jours les vagues sont de plus en plus grosses. Comme j’aime bien les conditions de tempête que je rencontre dans mon activité professionnelle, cela me permet de les retrouver quand je nage. Avec ces conditions de plus en plus extrêmes rencontrées, je nage de plus en plus près des roches, au plus près de falaises ou dans des failles. Ce qui fait que je recule de plus en plus mes limites de nageur. Et pour répondre à ta question, oui je choisis bien les sites comme celui du Raz de Sein par exemple. Mais Il y a malgré tout une analyse préalable de ma part dans le choix des sites, et je juge sur place si les conditions sont acceptables. C’est essentiel et incontournable, sinon c’est de la folie !

Toi qui connais bien la mer, il y a quand même une prise de risques dans tes sorties, non ?

Oui je sais, mais comme au Raz de Sein ou sur la Côte Sauvage, ou comme dernièrement dans les tempêtes, je suis au-delà du stress de me dire que je vais réussir ou non. Mais est-ce que je vais revenir ? Il y a en effet un gros facteur risque.

Tu évoques cette notion de « gros facteur risque ». As-tu eu déjà eu peur pendant une sortie au point de te dire que tu n’allais pas revenir ?

Oui il y a eu des moments. D’ailleurs la peur est toujours présente et il faut réussir à l’analyser, sinon on se noie. Il y a eu ce moment au Raz de Sein où j’ai failli être découpé par un bateau de pêche. Là j’ai eu vraiment peur. Et aussi parfois sur la Côte Sauvage.

Il n’y a pas un moment où tu t’es dit que tu étais allé trop loin et qu’il fallait arrêter ?

Comme à la montagne, il faut savoir évaluer le niveau de risque. Si le risque est trop grand il faut décider en « live » de ne pas aller jusqu’au sommet ou s’engager dans un couloir. Ce n’est pas un échec ! C’est une gestion intelligente de son environnement et de sa pratique. Oui en nageant cela m’arrive régulièrement de renoncer. Par exemple, décider de ne pas entrer dans une faille parce que le risque de se faire coffrer au fond est trop grand, ou alors de ne pas aller au-delà de la barre des déferlantes parce que le risque au retour sera trop grand.

Tu n’es donc pas jusqu’au-boutiste ?

Je suis jusqu’au-boutiste uniquement de mon point de vue. En fonction de mon niveau et de ce que je sais faire. De ce que j’estime raisonnable. Ma raison n’est pas celle d’un nageur qui nage en piscine. C’est comme le parachutiste qui fait son saut le dimanche et celui qui fait du Wingsuit. Il y a une différence de raison. Donc forcément ce qui est déraisonnable pour certains, ne l’est pas pour moi. Et il y a même des personnes qui ne le comprennent pas et qui m’insulte via les réseaux sociaux !

Comme tu réalises tes sorties dans des endroits qui sont interdits aux nageurs. Y a-t-il des personnes ou autorités qui t’ont déjà mis des interdits ?

Non, je n’ai pas encore eu cela. Et d’ailleurs je ne demande pas d’autorisations avant d’aller nager, sinon je ne les obtiendrais pas. Il est par exemple interdit de nager sur la Côte Sauvage, endroit où je nage pourtant régulièrement. Les seules autorisations demandées, et qui m’ont été accordées, sont la traversée entre Belle-Île-en Mer et Quiberon, mais je n’avais pas d’autre choix étant donné la dangerosité liée à la présence de nombreux bateaux dans la zone, et pour le tour du Mont Saint-Michel. Mais là c’était un peu différent. En règle générale comme pour la traversée du Raz de Sein et le tour de la pointe de la Corbière à Jersey, je n’avais pas d’autorisation. Il y a seulement une fois où je souhaitais passer sous le Pont de Londres, j’étais prêt et en combinaison, et où j’ai renoncé bien que ce soit une nage facile. J’avais géré les passages de la police sur le pont et sur l’eau et j’aurais pu sans problème me mettre à l’eau sans me faire repérer. C’était juste pour faire des photos sous le pont. Mais finalement j’ai eu peur de la qualité de l’eau et je n’y suis pas allé. Je ne souhaitais pas tomber malade en raison d’une belle nage aux falaises Seven Sisters que j’avais prévue de réaliser juste après.

Comment t’entraines-tu au quotidien et nages-tu encore en piscine ?

Non je ne nage plus en piscine, mais uniquement en mer. Mon entrainement c’est « nager en mer toute l’année et dans toutes les conditions ». Je nage lors de chaque sortie face au courant, ou sur des distances entre 2,5 km et 10 km. Et cela pour être en mesure de nager dans toutes les conditions. Pour nager dans les tempêtes ou les déferlantes cela demande à la fois du cardio et de la résistance pour fournir un effort violent.

Tu nages seul, mais y a-t-il déjà des personnes qui t’ont demandé de nager avec toi ?

J’ai déjà été sollicité par des nageurs pour venir nager avec moi, mais cela n’a pas été de bonnes expériences. Les gens ont tendance à surévaluer leur niveau. Ils disent avoir l’habitude de nager dans les vagues ou pensent pouvoir nager dans des vagues que l’on trouve par chez nous, mais ce n’est pas le cas. Et comme je ne veux pas leur faire prendre de risques, je dis non. Je nage seul et je ne veux être « le boulet » de personne ! La différence entre le fait de nager en solo, ou en groupe, est que je n’ai pas dire ou on ne me dit pas : « mets-toi à l’eau ici et maintenant. On y va, on n’y va pas. Tu peux nager en toute sécurité ». Par contre je suis venu discuter avec des nageurs dans des stages d’eau libre organisés par Cédric Rowarc’h à Quiberon pour parler de mes expériences, de ce que je vis au travers de mes sorties, et c’était agréable.

Mais oui, il y a des personnes qui me contactent régulièrement sur les réseaux pour nager avec moi. 99% des messages reçus sont bienveillants, et ce sont le plus souvent des nageurs qui font de la compétition en bassin. Mais ils n’ont pas idée du niveau d’engagement et de la condition physique qu’il faut pour nager dans des conditions extrêmes. Il est important de dire et de redire que ce n’est pas à la portée de tous, même pour d’excellents nageurs. Il suffit parfois d’un petit clapot pour être en difficulté, et il faut accepter de reculer plutôt que d’avancer. C’est pour cela que ma base d’entraînement est de nager par tous les temps. Quand les conditions sont calmes je vais nager à contre-courant pendant plus d’une heure sans avancer. Et pour illustrer mon propos, en juillet dernier j’ai été contacté par une nageuse qui préparait la traversée de la Manche. Je lui ai proposé de nager à contre-courant, mais elle n’a pas réussi à se maintenir et a été emportée. Cela lui a permis de se rendre compte que nager dans les pires conditions n’était pas à la portée de tous, même pour des nageurs très entrainés.

As-tu déjà programmé un prochain défi ?

En ce moment il y a les tempêtes qui s’enchainent et je vais nager régulièrement dans de très fortes conditions. Je pars prochainement 5 semaines à la montagne où je vais me donner à fond. Je retournerai nager fin janvier avec quelques idées en tête. Je me suis fait une liste de défis qui évolue tout le temps. Mais dans ma philosophie, je souhaite nager dans de beaux endroits et dans des conditions extrêmes en fonction de mes moyens financiers. Il y a quelques nages que je souhaite faire à l’étranger, et je vais sélectionner celles que je souhaite faire. Mais je ne l’annonce pas trop à l’avance. Tu le comprends bien.

Dernière question Stéphane, as-tu un message à transmettre à nos nageurs ?

Mon message est assez philosophique par rapport à ce que je vis. J’essaie de mettre des expériences peu ordinaires dans ma vie ordinaire. Profiter du présent à bloc, et se dire le matin « qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui pour que ma vie soit réussie ? » Ce sera soit une belle nage, soit une nage engagée. Cela pourra être une discussion intéressante avec l’organisateur des Open Swim Stars. Je vis beaucoup sur des opportunités. Il y a 3 semaines, je suis allé nager dans les Côtes d’Armor au gouffre de Plougrescant, là où il y a une maison entre les rochers. C’était une petite nage dans un étang devant la maison parce que les conditions étaient trop fortes pour nager en mer. L’eau était froide et je n’ai pas nagé beaucoup. Mais c’est comme cela, je profite de la vie !

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Interview réalisée le 28/11/23 par Laurent NEUVILLE